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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 14:00

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(Extrait du livre épuisé de Colette Chabot « A moitié Sage », édition Quebecor 1997 et qui avait pour base des interviews de la télévision communautaire de Montréal)

 

Présentation de Placide Gaboury

C’est un grand bonheur de rencontrer Jacques Castermane et de vous le présenter. J’ai toujours admiré cet homme que je considère comme pleinement éveillé, ce qui revient à dire pour moi qu’il est pleinement humain. De lui, émane une maturité et une grande bonté. J’ai trouvé ça d’abord dans ses textes et à la suite de notre rencontre, je sais que les textes sont pleinement accordés à l’homme. Jacques Castermane est l’héritier spirituel de Karlfried Graf Dürckheim, qui fut un pionnier en Europe sur la voie de la maturation humaine.


Le travail proposé au Centre Dürckheim, que vous dirigez en France, est en quelque sorte un processus de maturation. Quel lien y a-t-il entre « l’enfant spirituel » et la maturation humaine ?

 

Tout le travail que j’ai pu faire auprès de Dürckheim pendant plus de vingt ans, il l’intitulait lui-même « un chemin de maturation humaine ». Je trouvais très intéressant de mettre en relation toute cette dimension de la spiritualité avec celle de l’homme. On peut observer aujourd’hui dans notre monde moderne qu’il y a beaucoup d’adultes, mais très peu de maturité et que la grande névrose qui touche l’Occident, c’est l’expression de ce manque de maturité. Beaucoup de parents, d’adultes ont un souvenir de ce qu’on appelle l’éclat de l’enfance, cet éclat lumineux. Et si l’on observe l’enfant, on pourrait dire que, à la différence de l’adulte que nous sommes, ce jeune être baigne encore dans le Grand Tout. Il est encore dans une vie un peu indifférenciée. Il baigne encore dans l’être. Et au fond, la grande souffrance de l’homme, c’est celle dont parle le bouddhisme aussi, c’est cette séparation de l’être. Ce que l’on appelle le chemin de maturation, c’est, peut-être, tout au fond, de retrouver cette unité avec l’être à l’autre bout de l’existence.


Pensez-vous qu’il soit nécessaire de passer par le retrait, de sortir de cette identification avec la totalité ? Est-ce nécessaire, inévitable ?

 

Je crois que c’est inévitable. Ce que, dans notre tradition chrétienne, on appelle le péché originel, on ne peut pas l’éviter. Mais ce péché originel n’a pas existé, une fois, il y a très longtemps. C’est ce que chaque enfant qui naît aujourd’hui vivra à son tour, qu’il soit né en Occident ou en Orient. Éventuellement, il sera coupé de l’être.


Selon vous, c’est quelque chose d’universel et non pas quelque chose de culturel ?

 

C’est au-delà de la culture, c’est tout à fait ontologique. Dürckheim nous demandait de travailler sur le souvenir et rares sont les adultes qui se souviennent vraiment, mais chacun de nous s’est posé pour la première fois une question définitive et décisive: « Qu’est-ce que c’est ça? » Alors, c’est difficile avec notre intelligence de se dire: « Tiens! mais j’ai vécu avant cette question ». Et pourtant, au berceau ou dans nos bras, il y a là un être humain très vivant, mais qui vit cette vie humaine, qui la commence en tout cas sans s’être encore posé cette question: « Qu’est-ce que c’est ça? » Et « ça », c’est la grande déchirure telle quelle est représentée aussi dans le signe du Tao où l’on voit un cercle qui est déchiré, et dès le moment où l’enfant se pose cette question, d’un coté de la déchirure il y a « moi », et de l’autre, il y a « ça ». Donc, c’est la première conscience du moi et de l’objet qui n’est pas moi. Et c’est là que tout être se coupe de la totalité, de l’absolu, du Grand Un. Et en même temps, c’est nécessaire, autrement l’homme ne va pas devenir l’homme.


Sur le plan existentiel, vous aviez parfaitement réussi. Vous étiez un homme dont on pouvait dire, selon les valeurs sociales, familiales et professionnelles: « Il a vraiment tout pour être heureux ». Pourtant, dans vos livres, on sent qu’en dépit du succès, de la réussite personnelle, il y avait encore une profonde insatisfaction. Et vous écrivez que votre rencontre avec Dürckheim a été déterminante, fatale. Que cherchiez-vous donc depuis autant d’années pour qu’une rencontre vous oriente tout autrement ?

 

Vous me ramenez en arrière. J’ai commencé ma vie en étant malade. Je peux dire que, depuis ma naissance jusqu’à l’âge de sept ans, j’ai été malade. De sorte que l’homme le plus proche de moi, c’était le médecin de famille. C’est avec lui que j’avais le plus de contacts. Je me rappelle encore, il me prenait sur ses genoux quand il venait faire les visites très fréquentes, et je crois que c’est à partir de là que j’ai ressenti le besoin de devenir fort. Ayant été si fragile pendant les premières années de la vie, j’avais besoin de devenir fort. Cette force, je l’ai naturellement cherchée sur le plan physique, par la pratique des sports, mais c’était aussi la force dans l’avoir. Et chacun de nous se laisse piéger en se disant: « Je vais trouver confiance en moi à partir de ce que j’ai ». Donc, je voulais beaucoup et je voulais une grande réussite.


L’avez-vous obtenue ?

 

Oui! A la fin de mes études universitaires, j’ai ouvert un cabinet de physiothérapie. Pour bien marquer la différence, je changeais de voiture chaque année. Naturellement, il fallait une couleur différente â chaque voiture afin que les voisins remarquent la différence, le succès. Pendant un moment, j’ai cru que le sens de mon existence était là. En réalité, les jours passaient et je ne trouvais pas ce sens.


« Cet homme est ce qu’il dit! »

 

Diriez-vous qu’il y avait en vous une question plus profonde que celle de la réussite professionnelle et financière ?

 

Il y avait une question quant au sens, oui, mais je ne pouvais même pas définir ce que le mot voulait dire. Je n’étais, en tout cas, pas satisfait de ce que je vivais quotidiennement. Ni de ce que m’avait apporté l’éducation religieuse catholique à laquelle j’avais été soumis et même insoumis, puisque éventuellement, j’ai laissé cette éducation pour un milieu antidogmatique. A l’Université de Bruxelles, tout reposait sur l’examen, sur l’expérience scientifique. C’était passionnant! J’éprouvais beaucoup de joie et d’intérêt pour la découverte, mais je ne trouvais pas le sens. Il est vrai que j’ai eu l’impression, non pas de comprendre le sens, mais de rencontrer le sens le jour même où j’ai rencontré Karlfried Graf Dürckheim.


Vous dites de lui dans un de vos ouvrages: « J’ai eu le sentiment qu’il était ce qu’il disait ».

 

Oui, c’est tout à fait juste! C’est une phrase qui me reste en mémoire. La Société Teilhard de Chardin, qui est très vivante en Belgique, avait organisé un colloque sur le thème de L’essentiel où plusieurs personnalités étaient réunies et parmi celles-là Dürckheim, dont j’avais seulement lu un livre, Le Hara. C’est ce qui m’avait incité d’ailleurs à aller l’entendre. Chacun avait eu l’occasion d’exposer un peu comment il voyait l’essentiel dans le quotidien, et très vite, j’ai été attiré par cet homme plus que par les autres invités. Je me demandais d’ailleurs ce qui le différenciait des autres, ce qui en lui m’attirait autant. Tous parlaient avec science, avec rigueur. Et c’est là que m’est venue cette réponse: « Cet homme est ce qu’il dit ». J’avais aussi rencontré à l’université des hommes et des femmes qui savaient ce qu’ils savaient, mais c’était la première fois que je trouvais cette adéquation entre le savoir et l’être.


Ne trouvez-vous pas étonnant que vous ayez probablement été la seule personne dans l’auditoire à avoir été saisie de cette façon par cet homme-là ?

 

Je ne sais pas du tout si j’ai été le seul. Ce serait peut-être un peu prétentieux!


C’est difficile de savoir, en effet, si vous avez été le seul. Cependant, ce qui est certain, c’est que cette rencontre vous a définitivement marqué ?

 

Il s’est passé quelque chose d’étonnant. Ce colloque durait deux jours. J’étais un peu timide et je n’aimais pas m’approcher des conférenciers pour leur parler. J’étais resté debout près de ma chaise, au deuxième rang de l’assistance, et c’est Dürckheim lui-même qui est venu vers moi. Il m’a tendu la main et m’a: dit: « Je suis très heureux de la façon dont vous m’avez écouté et j’aimerais vous revoir » J’étais stupéfait! Généralement, c’est l’auditeur qui félicite le conférencier, et voilà que cela se passait exactement à l’inverse. Il m’a demandé mon adresse. Je la lui ai donnée. Trois mois plus tard, il m’écrivait pour m’inviter à son centre en Allemagne.


Diriez-vous que c’est la qualité de votre écoute qui a fait sortir le maître ?

 

Certains appelleraient cela le hasard, et moi, j’écrirais d-e-s-t-i-n, destin.

 

Pourriez-vous nous présenter dans vos mots celui qu’on surnomme le Vieux Sage de la Forêt-Noire ?

 

Oui. En quelques mots, je dirais que Dürckheim a eu une vie à trois volets qu’on pourrait identifier comme le volet avant le Japon, puis une période de onze ans au Japon et enfin son retour en Europe après le Japon. Avant le Japon, c’était un homme de l’aristocratie allemande. En effet, les Von Dürckheim sont connus depuis le XIIe siècle. Ses arrière-grands-parents étaient encore attachés à la personne de l’empereur, du roi de Bavière et les femmes, à l’impératrice. Il avait fait des études universitaires en psychologie et en philosophie.


Savez-vous à quel moment il a enlevé la particule de noblesse rattachée à son nom ?

 

Après la guerre, c’est une particule dont il a pu lâcher prise.


« J’aimerais que vous travailliez en mon nom »

 

Vous êtes l’héritier spirituel de Dürckheim qui a été un précurseur de tout le mouvement de rencontre entre l’Orient et l’Occident. Avant lui, peu d’Européens et même d’Américains connaissaient des mots comme zazen ou hara et leur signification plus profonde. Qu’est-ce que ça vous fait d’entendre dire comme cela: « Vous êtes l’héritier spirituel de Dürckheim » ?

 

C’est un aspect des choses auquel je ne pense pas vraiment, ou en tout cas pas souvent. Je me souviens de cette visite que je lui ai faite en Forêt-Noire, alors que j’habitais en France. Il avait déjà 80 ans et il était malade. Au cours de notre conversation, il m’a dit: « J’aimerais que vous travailliez en mon nom ». Je ne m’y attendais absolument pas. C’était comme une douche froide qu’on ramasse ainsi sur le crâne. J’étais tellement surpris que je lui ai dit: « Mais vous me faites là un cadeau empoisonné ». Il a éclaté de rire — l’humour du maître est toujours présent — et il m’a dit: « Pourquoi? » J’ai répondu: « Parce que j’ai l’impression que je ne le mériterai jamais, et que j’en serai toujours responsable jusqu’à la fin de ma vie ». C’est un héritage, oui, mais en même temps, cela me donne la chance de poursuivre moi-même ce chemin de maturation.


« Deviens qui tu es »

 

Dans l’enseignement de Dürckheim, dans le vôtre aussi, il est question d’un chemin de maturation. On sent qu’il s’agit d’un processus vivant plutôt que d’un état à atteindre. On a l’impression que votre enseignement fait en sorte que l’être humain accepte sa totalité. Dans les livres de votre maître, il est autant question du corps physique, de la psychologie que de l’être. Aucun aspect de la vie humaine ne semble être privilégié au détriment d’un autre. J’aimerais que vous nous parliez un peu de l’enseignement de Dürckheim qui est le vôtre.

 

Ici, il faut éviter une confusion qui est fréquente en Occident: c’est la confusion entre construction et maturation. En Occident, la plupart des gens ont un idéal qui concerne l’homme. Cet idéal peut venir de l’extérieur, de l’éducation, d’une tradition, comme il peut venir de soi-même. On a un but et l’on se dit: « Il faudrait bien que je corresponde à cet idéal que je me suis fixé ou que je veux me fixer ». Pour y correspondre, il va falloir que je construise quelqu’un, moi-même. À coups d’exercices, de discipline, on va essayer petit à petit de construire cet idéal un peu comme monsieur Eiffel à Paris a construit la tour Eiffel. Et on n’y arrivera jamais. L’homme ne peut pas construire son idéal. Ce ne sera jamais qu’un échafaudage qui s’écroulera à la première tempête qui surviendra dans sa vie de tous les jours. Un conflit sentimental, familial ou professionnel viendra remettre en question tout l’échafaudage, tout l’idéal bâti. Le chemin proposé par le Centre Dürckheim, et que je propose à ceux que j’ai la chance de rencontrer, n’est pas une construction. Je ne fixe pas de but à ceux qui viennent me rencontrer, pas plus que je ne leur fournis un idéal à atteindre. Tout ce que je peux leur dire, c’est: « Deviens qui tu es ». Alors ils posent la question: « Mais qui suis-je? » Je réponds: « Je n’en sais rien, mais deviens-le. C’est-à-dire, ne t’empêche plus de devenir qui tu es ». Et c’est plutôt sur le plan du lâcher-prise de tous les obstacles qui nous empêchent d’être que le travail se fait. Vous avez raison, dans cette perspective, le corps ne peut être négligé.

 

[...]

 

 

Source texte : Site de la revue 3ème Millénaire - http://pro.ovh.net/~emillena/blog/?p=381

Source image : http://ipapy.blogspot.com/2008/05/jacques-castermane.html

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Published by Les chemins de la sagesse - dans K.G. Durckheim - J. Castermane
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Michèlle, le 26 septembre 2011

 

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Source  :  http://www.hommesdeparole.org [Phrase de la semaine]

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