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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 12:44

En 2009, un article consacré aux soeurs cisterciennes de l'Abbaye Sainte Marie du Rivet parût dans la revue "Le monde des religions".

 

Dans le cœur de Dieu
À Sainte-Marie-du-Rivet, près de Bordeaux, la règle de saint Benoît continue d'inspirer la vie quotidienne d'une communauté de moniales. Dans un temps presque immobile, en un recommencent perpétuel. C’est un lieu qui se prête volontiers aux fantasmes les plus extravagants. S'y rendre quelques jours, c'est provoquer presque invariablement les mêmes réactions, un peu d'incompréhension, d'émerveillement, d'inquiétude et de curiosité mêlés. Comme s'il fallait être en dépression ou en convalescence pour aller passer quelques jours au monastère, comme si la vie cloîtrée échappait à la vie tout court. Au travail, à l'ennui, aux mesquineries, mais surtout au rire, à la joie et à l'amour.


Les lieux communs tombent à l'abbaye cistercienne Sainte-Marie-du-Rivet. Sœur Marcelle, la presque doyenne de la communauté, n'est pas là pour accueillir. Voûtée, la tête courbée, elle offre un regard, une poubelle et une fourche en guise de bienvenue. Chaque après-midi, après l'office de none, elle ramasse des kilos de paille qu'elle ira porter à bout de bras à la horde de poulets, de pintades et d'oies de la ferme, qui fournit la région. Une tâche sacrément éprouvante pour son âge. Elle saisit une poule morte dans l'atmosphère moite et pestilentielle du poulailler et sourit : « Pendant ce temps, je travaille à ma conversion. » À plus de 80 ans ?


Parce que la conversion est à vivre comme un renoncement de tous les jours à sa propre volonté et à ses désirs, et tout particulièrement en ce temps de Carême, pour mieux s'en remettre au Christ. « On n'est jamais au bout de la profondeur où se trouve Dieu, reconnaît sœur Damienne en chargeant le camion de poulets qu'elle va ensuite distribuer dans la campagne de Langon, et jusqu'à Bordeaux. L'un des grands dangers ici, c'est l'habitude, trouver consolation auprès de sa communauté, s'installer, comme on s'assoit sur une stalle, dans une vie plutôt douce. » Et échapper ainsi à la présence du Christ dans un activisme vide de sens. « Pour ne pas y succomber, il faut continuellement se convertir, se ressourcer spirituellement. » Et veiller dans le même temps à ne pas céder à un autre travers : « Se replier sur son petit monde - moi et mon Dieu - et être dérangé par les autres. »


Les cénobites sont pourtant moins sensibles aux affres de la vie monastique que ne le sont les ermites, livrés à leurs propres démons, sans garde-fous. Ici, la règle de saint Benoît continue d'inspirer la vie quotidienne et d'offrir un cadre solide qui rythme la vie du monastère. Dix siècles plus tard, on a assoupli la « loi » (adieux coups de verges et autres châtiments corporels), mais la vie s'articule encore autour des deux mêmes principes fondateurs, ora et labora (« prie et travaille ») : participer au travail des hommes, car l'oisiveté est la mère de tous les vices. Et surtout prier, le plus souvent de manière « vraie et incarnée », lors des sept offices quotidiens : au Rivet, le jour se lève en pleine nuit à 4 h 30 avec l'office des vigiles. 7 h 30, les laudes, 8 heures, la messe. 12 h 15, sexte, 14 h 15, none, 17 h 45, vêpres. 20 h 50 enfin, l'office de complies avant l'extinction des feux. « Une toute petite règle pour débutants ! », précise saint Benoît, à appliquer chaque jour, sans vacances ni week-end, pour toujours... Sous l'œil vigilant de mère Christine, qui n'en finit pas de veiller au grain. « On est d'abord femme avant d'être moniale », n'oublie pas cette ancienne infirmière, qui s'attache depuis six ans à diriger les âmes et à construire sans cesse l'unité qui risque toujours d'être fragilisée par les tiraillements du quotidien, les jalousies, l'humanité qui reste bien présente en chacune.


« Un temps de gratuité, festif »
À 38 ans, Agnès est la plus jeune de la communauté. Elle aurait bien pu être une héroïne de tragédie grecque, refusant de transiger avec ses principes : radicale et ennemie des privilèges. Elle en a besoin, de ces rites auxquels il faut se plier. Loin d'assécher sa prière, ils lui permettent d'être ce vase vide qui fait corps avec l'instant, pour accueillir Dieu : « Les offices rythment et façonnent notre vie. Ils nous réunifient, nous tournent vers l'essentiel. Dans le chant, la voix doit aller de paire avec le cœur pour qu'il se laisse traverser par la parole de Dieu. On est vraiment ici pour Dieu, qui est la source. C'est un temps de gratuité, un temps festif, nous sommes toutes tournées vers l'essentiel. »

 
Agnès explique qu'elle est arrivée là un peu par hasard. Déçue par un jeune homme qui ne donnait pas le même sens qu'elle au mot engagement, elle s'était retirée au Rivet pour un temps, sans prétendre le moins du monde à la vie religieuse, réservée, à ses yeux, à une élite. C'était il y a quinze ans. Elle n'en est jamais repartie :« Pour moi, l'appel a été de l'ordre de l'intuition ; comme dans l'attrait amoureux, j'ai aimé le lieu, les sœurs. J'ai entendu en moi cette voix qui me disait : "Je t'ai tout donné jusqu'à maintenant, toi, que m'as-tu donné ?" » Entière, elle a pris l'habit.

Comme sœur Damienne qui fut d'abord infirmière auprès de malades incurables : « Je voyais les gens dans une très grande souffrance, c'est là que j'ai ressenti que prier pour eux, avec ou devant le Seigneur, serait un acte plus profond que le seul soin. J'avais envie, besoin d'aller à la source, dans le cœur de Dieu. » Dans le cœur de Dieu : au début, elles sont toutes d'accord, on ressent une paix, un enthousiasme très puissant, comme une entrée dans la plénitude. Cette joie doit ensuite s'ancrer dans la durée. Il faut alors écouter saint Benoît, traverser des épreuves nécessaires, se dépouiller de soi en mourant à sa famille, à son passé, à ses amis, cesser d'aimer « sa propre volonté et ne pas se complaire dans l'accomplissement de ses désirs ».


Acédie et « nuit spirituelle »
Cet après-midi, le printemps renaît enfin, Marcelle prend soin de ses poules à la ferme, Lucienne vérifie les réservations de l'hôtellerie, Agnès prépare des sablés dans une petite dépendance baignée de soleil : par la fenêtre, on aperçoit la rivière du Rivet et une petite grotte construite au XIXe siècle avec une statue de la Vierge, la même que celle que l'on voit à Lourdes. Les mains dans la pâte, sœur Agnès évoque ses premiers pas au monastère : « Ce fut une mort pour une vie. Je suis morte aux enfants que je n'aurai pas. Mais dans mes prières, j'en adopte plein. » Elle n'a jamais ressenti de culpabilité vis-à-vis de sa famille, mais plutôt cette peine qui surgit parfois du silence, un découragement familier à la vie monastique qui peut frôler l'acédie. « J'ai connu une longue période de nuit spirituelle, avoue-t-elle, notamment lorsqu'elle est tombée amoureuse d'un jeune moine. J'ai alors mesuré ce que signifiait renoncer à être charnellement épouse et mère. Mais je savais qu'il fallait résister, qu'il y avait quelque chose en dessous.»

 
Aux côtés de sœur Agnès, sœur Cécile (1), qui rêvait de faire du cinéma. Dans le court documentaire réalisé sur le monastère, on l'a vue souvent rire aux éclats, comme une enfant, mais cette conversation la rend grave :« Il faut passer par l'expérience du désert, la personne que je suis venue rencontrer ici, c'est aussi moi-même. Il faut apprendre à s'accueillir avec ses faiblesses. Être seul avec soi-même, habiter avec soi-même, pratiquer le silence, se laisser traverser par la parole de Dieu. » Comme si la solitude faisait caisse de résonance à Dieu : « On ressent très fort ce que l'on a expérimenté dans le passé, confie sœur Agnès. Les blessures que l'on porte en soi, l'inceste pour certaines ou le sentiment amoureux, sont un lieu de combat. Elles sont progressivement transfigurées dans le regard du Christ, pour un surcroît de beauté et de lumière. »


17 h 30, la cloche signale la fin des travaux. Marcelle, Damienne, Agnès, Cécile rejoignent la chapelle en silence. C'est l'heure de l'office des vêpres, juste avant le dîner. Comme chaque soir, les 21 sœurs vont s'aligner en deux rangs, face à face dans le chœur. Dans un instant, le chant des psaumes élèvera leur âme et celles des pèlerins en retraite qui voudront bien s'abandonner. La tension du jour va retomber lentement dans la campagne qui enveloppe l'abbaye, dans un même mouvement, pour accueillir la nuit, le repos et la paix. Dans un temps presque immobile, en un recommencement perpétuel.


Au-delà de ce que nous imaginions, c'est notre rapport au temps qui est ici bousculé, au milieu des moniales. Le leur est celui du toujours déjà là, un ordre qui émergea du chaos, qui vient d'en haut et auquel il leur faut obéir. Un ordre que nous avons bien du mal à comprendre aujourd'hui, où seules la nouveauté, la créativité et l'invention sont célébrées. « Nous nous laissons traverser par la parole de Dieu, témoigne Agnès. Nous prolongeons une histoire du salut, nous sommes là pour achever, en synergie avec Dieu, la création. Il compte sur nous pour poursuivre son œuvre. » Une fois leur temps passé, elles viendront toutes rejoindre la terre qui les a nourries, et demeureront pour l'éternité sous des croix discrètes et blanches, à l'ombre de la chapelle. D'autres prendront leur place avant de disparaître à leur tour. Et elles n'auront jamais fini de se succéder. J.S.


(1) Le prénom a été modifié.

Source texte : http://www.lemondedesreligions.fr/archives/2009/05/01/moines-et-moniales,9890503.php

Source image : http://sainte-liberte.over-blog.com/article-33030609.html

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Published by Les chemins de la sagesse - dans Textes divers
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Michèlle, le 26 septembre 2011

 

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Source  :  http://www.hommesdeparole.org [Phrase de la semaine]

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